Le monde enchanté de Jacques Demy

De Lola (1960) à Trois places pour le 26 (1988), Jacques Demy (1931-1990), né à Pontchâteau près de Nantes a créé une œuvre filmique au style très personnel et original. Ses films sont « traversés par une vision romanesque et tragique de la vie, abordant les thèmes du destin et du hasard, de l’amour fou, des barrières
sociales entre les êtres, il est le cinéaste enchanteur du bonheur et du spleen ». *

Il a exploré tous les genres cinématographiques (le conte ou la légende avec Peau d’Ane et Le joueur de flûte, le film en costume avec Lady Oscar) et en a même réinventé certains comme la comédie musicale hollywoodienne avec Les parapluies de Cherbourg (1963), Les demoiselles de Rochefort (1966) et Une chambre en ville (1982).

L’évènement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune présenté dans le cinéma du jeudi renoue avec certaines comédies de Howard Hawks comme L’impossible monsieur bébé, Allez coucher ailleurs ou Chérie je me sens rajeunir. Hawks comme Demy sont des cinéastes de la confusion des genres masculin/féminin. Ce style de comédie en vogue dans les années 40 aux États-Unis appelé screwball comedy est basé sur le principe suivant : le film part d’une situation complètement farfelue puis en enchaînant les dialogues à une cadence infernale la situation est poussée dans ses conséquences logiques les plus extrêmes.

On peut classer l’histoire de Marco Mazetti (Marcello Mastroianni) dans ce genre.

Un homme ressentant d’étranges malaises, s’avère être enceint… Les médias s’emparent de ce phénomène qui pourrait être le fruit des modifications hormonales de l’alimentation moderne (!), et célèbrent le nouvel homme, le nouveau père qui se profile à l’horizon.

 D’où viennent les enfants ?

Le sujet du film lui est venu lors d’un séjour dans son moulin de Noirmoutier en compagnie de Mastroianni et Catherine Deneuve qui était enceinte comme l’était aussi sa femme, Agnès Varda. Elles parlaient continuellement de leur état, de ce qui se passait dans leur corps et de ce qu’elles ressentaient. En guise de boutade il répliqua que lui, s’il était enceint, il n’en parlerait pas tant. Il tenait là le sujet d’une fable cinématographique. Dans l’Evénement… plus que dans d’autres de ses films, il mêle, intervertit le féminin avec le masculin jusqu’à l’extrême : un homme enceint. L’attente de l’enfant (Lola, les Parapluies…, les Demoiselles… Une chambre en ville) est un thème récurrent dans ses films. Ce qui fera dire au critique Serge Daney que la grande question du cinéma de Jacques Demy est : D’où viennent les enfants ?

Autre thème, la provincialité de son enfance avec ces classes sociales très hiérarchisées. Le film est tourné en décors naturels dans le quartier Montparnasse-Gaité qu’il traite comme si c’était une ville de province. L’auto-école et le café sont situées rue Larochelle non loin du théâtre Montparnasse; en face se trouvait le cinéma Splendid-Gaîté que l’on aperçoit dans le film et qui est aujourd’hui remplacé par un restaurant indien. Il habite alors rue Daguerre et les protagonistes du film pourraient être ses voisins. Les lieux sont des lieux d’échanges où l’on se rencontre, se croise par hasard (le salon de coiffure, le café) avec les habitués (le vendeur de télé, le garagiste, les clientes du salon). Ce sont des vrais gens qui parlent une vraie langue. On ne parle pas de la même façon au café, à la maison et en consultation chez le médecin. Au café le parler est populaire, parsemé de calembours, de banalités de la vie quotidienne, et on passe très rapidement du coq à l’âne. Chez le médecin la langue se fait plus posée, plus structurée, moins elliptique.

Le mystère de la paternité

Dans ses films, on part souvent du rêve, du merveilleux, du conte (Peau d’Ane, Le joueur de flute), parler en chantant dans Les parapluies de Cherbourg ou Une chambre en ville , danser dans les rues de Rochefort (Les Demoiselles…) puis en contrepoint s’installe la réalité souvent dramatique; la guerre d’Algérie (Les Parapluies…), le meurtre (Les Demoiselles…) le conflit social, la grève (Une chambre en ville).

Demy merveilleux coloriste, marque sa volonté créatrice de modeler cette réalité par des couleurs totalement flashy : le dernier costume de Mazetti est couleur mauve, le papier de l’appartement est marron à fleurs, les coiffeuses sont habillées en salopette bleue, Catherine Deneuve porte des vêtements de couleurs acidulées (vert pomme, jaune citron) et du vernis à ongle bleu ciel.

La réussite du film est le mystère de la paternité qui en couvre les deux tiers. C’est dans le derniers tiers que Jacques Demy a fait, à regret le plus de concessions au producteur, Raymond Danon, qui produisait habituellement des films très commerciaux. Il voulait faire du film une comédie anodine montée financièrement sur le talent et la célébrité des deux stars (Deneuve et Mastroianni). La chanson de Mireille Mathieu (une idée du producteur) a aussi été réécrite dans ce sens, pour ne pas effaroucher son public. La version originale était plus violente. Demy avait imaginé une chanteuse réaliste à mèche sur l’œil et accordéon.

Demy avait tourné une toute autre fin qui allait jusqu’à la naissance de l’enfant porté par son père : avant son mariage, dans le salon de coiffure, Mazetti était pris de contractions; le film se terminait sur son visage grimaçant et dans le noir on entendait le cri du bébé. Mais tout le monde (production, distributeur et amis) pensaient qu’il ne fallait pas aller jusque là.

Il confiera plus tard que cela lui a servi de leçon et qu’il ne fallait jamais faire de concessions sur ce que l’on pense être l’essentiel. Le film se termine tout de même dans une certaine dérision : un éboueur balaie un journal tombé dans le caniveau qui n’est autre que le journal, le Parisien libéré, portant le titre L’homme enceinte, c’était du bidon !…

 Un conte pour adulte

Le film à sa sortie fut un échec commercial et jusqu’à sa disparition, en 1990, il ne renouera jamais avec le succès. Les rapports du public avec les films de Demy ont souvent été basés sur un malentendu. Suite au succès des Parapluies de Cherbourg et des Demoiselles de Rochefort, il a souvent été crédité de cinéaste mièvre par une grande partie du public, qui n’a pas vu le côté amer de ses films.

Les films de Jacques Demy sont à son image : pudique, mélancolique et inspirés par son enfance qu’il disait avoir eu très heureuse malgré le contexte terrible de la guerre mondiale de 39-45. Nantes, la ville de son enfance a subi un terrible bombardement en 43. Il déclarait dans un entretien en 1969 :

Le 16 septembre 1943, cela a été quelque chose d’effroyable. Après cela rien ne peut plus vous arriver. A partir de là on rêve à une existence idéale.

Les gens qui m’aiment bien ils aiment bien mes films… Quelqu’un qui n’aime pas mes films c’est quelqu’un que je ne fréquenterai pas… On n’a vraiment aucun points communs, aucune idées communes, on n’a absolument aucune raison de se voir…C’est comme ça, tant pis. Son cinéma est aussi comme ça, évident, un monde fini, clos, qui traverse la réalité pour mieux en rendre compte, peuplé de vrais gens. Un conte pour adulte raconté par un enfant.

Arnaud Boland

* Extrait de l’ouvrage « Jacques Demy » de Olivier Père et
Marie Colmant, préambule de Mathieu Demy, éditions de La Martinière,
2010, 280 p.

 Bibliographie sur Jacques Demy pour cet article :

Jacques Demy et les racines du rêve, de Jean-Pierre Berthomé, éditions L’Atalante, 1982 et réédité en1996.

Les racines du rêve, de Michel Delahaye (Cahiers du cinéma n°189, avril 1967) Jacques Demy et le sexe, de Raphaël Lefèvre (www.critikat.com)

Ina.fr (extraits de l’entretien)

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On tourne dans le 14e

 Le 14e offre un éventail inestimable de décors naturels pour les réalisateurs.

 Emblématique, le tournage de la scène finale du film A bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, dans laquelle Jean-Paul Belmondo, alias Michel, est abattu par la police devant le 11, rue Campagne-Première. D’autres lieux sont le cadre de nombreux films : la Tour et la gare Montparnasse, le restaurant La Coupole, la Fondation Cartier, la mairie du 14e, l’hôpital Broussais, le parc Montsouris et la Cité universitaire sans oublier l’Observatoire de Paris.

Sans prétention d’exhaustivité voici quelques coups de projecteurs sur des tournages. En 1972, la façade de l’ancienne gare Montparnasse (démolie en 1969 pour laisser la place à la Tour éponyme) est reconstituée en stuc pour le tournage du film Chacal (franco-britannique de Fred Zinnemann) ; seront réellement tournés dans la gare Chaos (2001) de Coline Serreau et L’Amour en fuite (1978) de François Truffaut. L’action du film La Tour Montparnasse infernale (2001), une comédie de Charles Nemes, se déroule en totalité dans la Tour et sur les échafaudages extérieurs de deux laveurs de carreaux, seuls témoins d’une prise d’otage. Mais les décors du 52ème étage ont été entièrement reconstitués dans les hangars d’une ferronnerie de Viry Chatillon. Une curiosité dans le même secteur de l’arrondissement : 7 ans de mariage (2003) est tourné par Didier Bourdon au 19, rue de la Gaité, une des nombreuses boutiques vendant des films “érotiques” (Canal X Vidéo).

 Entre Santé et Cité U

La prison de la Santé fait partie de ces décors qui jouent un rôle important dans le déroulement de certaines histoires mais, mis à part quelques scènes filmées aux alentours de la prison, l’essentiel est entièrement reconstitué en studio. Ainsi, pour Ces Messieurs de la Santé (1933) de Pierre Colombier ; Hôtel du Nord (1938) de Marcel Carné ; Garou, Garou, le passe muraille (1950) de Jean Boyer ; Le Trou (1960) de Jacques Becker ; la scène d’ouverture de L’Incorrigible (1975) de Philippe de Broca ; Laisse béton (1984) de Serge Le Péron ou bien sûr Mesrine (1984) d’André Génovès qui raconte la vie de celui qui fut le premier à s’évader de la prison parisienne. La scène de La Fille de l’air (1992) de Maroun Bagdadi dans laquelle Béatrice Dalle pose son hélicoptère dans la cour de la prison de La Santé pour faire évader son mari est en réalité tournée à la Cité universitaire tandis que les autres séquences sont tournées à la Médiathèque de Haguenau, qui fut autrefois une prison.

 De Montparnasse à la rue Daguerre

La Coupole sert de cadre à La Boum de Claude Pinoteau, qui fut un triomphe en 1980 et à Monsieur Klein (1976) de Joseph Losey tandis qu’à La Rotonde est tourné Jet Set (2000) réalisé par Fabien Onteniente. Dans le quartier Hallé l’une des dernières scènes du film Le Bon plaisir (1984) de Francis Girod se situe à l’angle de la rue Ducouëdic et de l’avenue René-Coty alors que Catherine Deneuve y habite une somptueuse maison villa Hallé. La cérémonie de mariage dans Lune de fiel (1992) de Roman Polanski se déroule à la mairie du 14e. Le Jules et Jim (1962) de François Truffaut, qui raconte l’histoire d’une relation d’amitié entre deux hommes, l’un allemand, Jules, l’autre français, Jim, amoureux de la même femme, utilise comme décor un appartement situé au 7, rue de l’Eure. Hasard de l’histoire ? Stéphane Hessel demeure non loin de là : or, sa mère, Helen Grund, est l’héroïne du roman autobiographique Jules et Jim d’Henri-Pierre Roché popularisé par le film de Truffaut.

La Cité universitaire et le parc Montsouris constituent des lieux privilégiés. La Cité internationale attire de nombreux cinéastes car, étant un espace privé, un tournage dans son enceinte ne nécessite pas d’autorisation préfectorale : Le cri de la soie (1996) drame d’Yvon Marciano, La Beuze (2002) de François Desagnat, Le roman de Lulu (2000) de Pierre-Olivier Scotto. Le parc Montsouris a accueilli le tournage des Rendez-vous de Paris (1995) d’Eric Rohmer. Agnès Varda, pour Cléo de 5 à 7 (1961) à la renommée mondiale, y a placé une scène importante où la belle Cléo, en attente d’un résultat d’examen médical, rencontre un soldat en permission. Ils vont ensemble prendre le bus 67. Cléo habite rue Huyghens, circule rue Delambre et boulevard Edgar-Quinet. On la voit près de l’ancienne gare Montparnasse et un taxi l’emmène du boulevard Raspail au parc Montsouris. Varda a aussi tourné Le Lion volatil où le lion de Belfort est remplacé par son chat. Un grand documentaire Daguerréotypes (1975), représente les commerçants et les habitants d’une partie de la rue où elle habite depuis le début des années 50. Elle y a établi sa maison de production Ciné-Tamaris. Pour Les Plages d’Agnès (2007) on a vu apparaître une “Daguerre plage”. C’est dire si le 14e est son décor de prédilection.

 François Heintz

(Article paru dans le numéro 97 de La Page)

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